08/09/2026
« On dit qu'on a un cousin en Argentine. » « Il paraît qu'un ancêtre est parti en Californie et qu'on n'a jamais eu de nouvelles. » Si vous avez des racines béarnaises ou basques, ce genre de phrase circule sans doute aussi dans votre famille.
Entre 1830 et 1920, 120 000 à 130 000 Basques et Béarnais ont quitté les Pyrénées-Atlantiques pour l'Amérique : voici l'histoire de ce grand départ, premier volet d'une série que je consacre aux migrations basco-béarnaises.
Un territoire de départ, bien avant le XIXe siècle
Si l'on associe souvent l'émigration basco-béarnaise au XIXe siècle, la réalité est plus ancienne. Les Pyrénées-Atlantiques, de par leur position frontalière avec l'Espagne, ont toujours été une terre de mobilité.
Dès le Moyen Âge et jusqu'au XVIe siècle, dans le sillage de la Reconquista, des Béarnais et des Basques participent au repeuplement de territoires espagnols comme l'Aragon. Au XVIIe siècle, ce sont les huguenots béarnais, victimes de persécutions religieuses, qui trouvent refuge dans des pays protestants d'Europe.
C'est également à cette période, dès le début du XVIe siècle, que des marins basques traversent l'Atlantique pour une tout autre raison : la pêche à la baleine et à la morue au large de Terre-Neuve et du Labrador. Ce chapitre fascinant, qui constitue en réalité les prémices de la présence basque en Amérique du Nord, fera l'objet d'un article dédié dans cette série.

Illustration de l'ouvrage de l’historien Mario Mimeault, "Destins de pêcheurs : les Basques en Nouvelle-France" - Ed Septentrion
Au XVIIIe siècle, le mouvement change de nature : il devient plus sélectif, porté par une bourgeoisie commerçante qui va s'installer aux Antilles, notamment à Saint-Domingue, alors premier producteur mondial de sucre. Des colons partent aussi peupler la Nouvelle-France (Louisiane, Acadie, Canada). Les Aquitains représentent à cette époque une part importante des colons blancs installés aux Antilles.
Le XIXe siècle : l'âge d'or de l'émigration vers l'Amérique
C'est bien le XIXe siècle, et le début du XXe, qui marquent le pic de cette histoire migratoire. Les chiffres donnent la mesure du phénomène : entre 1830 et 1920, on estime qu'entre 120 000 et 130 000 personnes ont quitté le seul département des Basses-Pyrénées (l'actuel Pyrénées-Atlantiques) pour rejoindre le continent américain. Le département détient d'ailleurs, à cette période, le record parmi tous les départements français pour le nombre de départs vers les Amériques.
Ce mouvement suit une géographie précise, qui évolue avec le temps.

Reçu d'embarquement - Collection particulière - Institut culturel basque
D'abord l'Amérique du Sud (1830-1890)
Les premières grandes vagues se dirigent vers l'Uruguay puis l'Argentine. Ce choix n'est pas un hasard : ces jeunes républiques, tout juste indépendantes (1816 pour l'Argentine, 1828 pour l'Uruguay), mènent une politique volontariste de peuplement. Le négociant britannique Samuel Lafone joue un rôle pionnier dès les années 1830 en recrutant, via son agent Alfred Bellemare, de la main-d'œuvre basque et béarnaise pour l'Uruguay.
L'émigration vers l'Argentine s'accélère nettement après 1852, à la chute du dictateur Rosas, dans un contexte où le pouvoir argentin résume sa politique par une formule restée célèbre : « gouverner, c'est peupler ». Les Basques et Béarnais s'illustrent particulièrement dans l'élevage (ovin notamment), les métiers du lait (les fameuses lecherias), les usines de salaison (saladeros) et, plus tard, dans le commerce et le bâtiment. Un mouvement plus modeste se dirige aussi vers le Chili et le Pérou à partir des années 1840, ou encore, pour ce qui est du reste de l'Amérique Latine, vers Le Mexique et Cuba..
D'après les données de l'Association pour la Mémoire de l'Émigration, sur l'ensemble des émigrants recensés partis des Basses-Pyrénées, l'Amérique du Sud concentre à elle seule 73 % des départs, contre 24 % pour l'Amérique du Nord et 3 % pour l'Amérique centrale.

L'Hôtel des immigrants - Museo de la Inmigracion, Buenos Aires
Puis la Californie et l'Amérique du Nord (à partir de 1848-1880)
Dès 1848, la découverte de gisements d'or près de Sacramento déclenche la ruée vers l'or et ouvre une nouvelle destination pour nos candidats au départ. Le mouvement s'intensifie surtout à partir des années 1870-1880, avec l'amélioration des conditions de traversée.
Basques et Béarnais s'installent principalement à San Francisco, où ces derniers se distinguent notamment dans l'industrie de la blanchisserie, mais aussi dans les comtés ruraux de Kern et de Lassen, où ils deviennent éleveurs, rancheros ou viticulteurs. C'est de cette époque que date l'expression encore utilisée aujourd'hui dans certains villages du Béarn : avoir un « cousin californien ».

Le paquebot L'Atlantique - 1899
Le déclin puis la fin de l'émigration de masse
Plusieurs facteurs vont progressivement mettre un terme à ce grand mouvement. Dès les années 1890, l'émigration vers l'Argentine ralentit à mesure que les terres agricoles se raréfient et que leur prix grimpe.
La Première Guerre mondiale marque une première rupture nette : les hommes déjà installés en Amérique et refusant de combattre voient le lien avec la France se distendre, tandis que les demandes de naturalisation se multiplient dans les pays d'accueil.
La crise économique mondiale de 1929-1930 porte le coup de grâce à cette histoire migratoire de masse, fragilisant les institutions communautaires installées sur place et achevant la rupture avec la métropole.

Répartition de l'émigration des Basques, Béarnais, et Bigourdans au cours des siècles - © Association pour la Mémoire de l'Emigration
Pourquoi partait-on ?
Comprendre pourquoi tant de familles ont vu partir un ou plusieurs de leurs enfants est essentiel pour qui recherche un ancêtre émigré. Plusieurs facteurs, souvent cumulatifs, expliquent ces départs.
Une coutume locale déterminante : le droit d'aînesse.
Dans le Béarn et le Pays Basque, jusqu'au XIXe siècle, l'aîné (fille ou garçon) hérite traditionnellement de l'intégralité du patrimoine familial, maison et terres comprises. Les cadets doivent alors soit épouser un aîné ou une aînée d'une autre famille, soit travailler pour leurs frères et sœurs, soit chercher fortune ailleurs. Il faut cependant nuancer une idée reçue : cette émigration n'est pas exclusivement celle des cadets, des aînés partent également.
Arrivée des immigrants au port de Buenos Aires - Geneanet.org
Le refus du service militaire.
Long et éprouvant au XIXe siècle (jusqu'à 7 ou 8 ans selon les périodes), le service militaire pousse un certain nombre de jeunes hommes à quitter la France avant leurs vingt ans. On les appelle alors les « insoumis », passibles de prison s'ils revenaient sur le sol français.
Des raisons économiques, sans pour autant être une émigration de misère.
Les exploitations agricoles familiales, souvent exiguës, ne peuvent nourrir tout le monde. Mais partir nécessite tout de même un petit pécule ou une famille solvable pour financer le voyage : ce n'est donc pas la part la plus pauvre de la population qui émigre, mais plutôt une émigration portée par l'espoir de faire fortune et de revenir, ou d'échapper au poids de la tutelle familiale et sociale.
Un contexte d'appel de la part des pays d'accueil.
Les gouvernements sud-américains, en particulier, mènent une politique active de recrutement, appréciant chez les Basques et Béarnais une main-d'œuvre reconnue pour son savoir-faire agricole et pastoral.
Le rôle des agents d'émigration.
Rémunérés à la commission sur chaque billet vendu, des agents et sous-agents sillonnent le département pour convaincre les candidats au départ, parfois en leur promettant un eldorado. Cette profession, réglementée à partir de 1855-1860 pour limiter les abus, laisse aujourd'hui des sources précieuses pour les généalogistes : les registres de certains agents, comme celui de Guillaume Apheça, ont été conservés et permettent de retrouver la trace de milliers d'émigrants.

Affiche de la Compagnie des Messageries Maritimes - Fonds Apheça Bilduma - Collection musée de Basse Navarre
Qui partait ?
Le profil type de l'émigrant basco-béarnais du XIXe siècle est plutôt jeune : la tranche des 16-19 ans est la plus représentée, la majorité se situant entre 16 et 30 ans. Les hommes partent en plus grand nombre, mais les femmes ne sont pas absentes du mouvement, notamment lorsque la sécurité des traversées s'améliore avec la généralisation des bateaux à vapeur. Vers la fin du XIXe siècle, on observe aussi davantage de départs en famille.
Toutes les catégories sociales sont concernées, avec une forte représentation des paysans, mais aussi des petits commerçants, des artisans et des domestiques.
Une histoire encore très présente aujourd'hui
Ce qui frappe, dans ce pan de notre histoire régionale, c'est à quel point il continue d'irriguer la mémoire familiale actuelle. Des associations comme l'Association pour la Mémoire de l'Émigration, basée à Pau, conservent aujourd'hui une base de données de près de 110 000 références sur ces émigrants pyrénéens, consultable notamment aux Archives de la Communauté d'agglomération Pau-Pyrénées. C'est une ressource précieuse pour quiconque souhaite retrouver la trace d'un ancêtre parti « faire l'Amérique ».
Cette chronologie n'est qu'un point de départ. Dans les prochains articles de cette série, j'irai plus loin sur des sujets qui me tiennent particulièrement à cœur :
L'origine de cette histoire migratoire à travers la pêche à la baleine et la traversée vers Terre-Neuve, avec un focus sur le port de Pasaia ;
Le monde des armateurs basques, les travaux de Raquel Idoate, et une étude que j'ai personnellement menée sur une famille d'armateurs, les Apesteguy ;
Comment, aujourd'hui, retrouver ses « cousins d'Amérique » et quelles traces cette émigration a laissées des deux côtés de l'Atlantique.
Si vous avez, vous aussi, un ancêtre parti pour l'Amérique et que vous souhaitez en savoir plus sur son parcours, n'hésitez pas à me contacter : c'est exactement le type de recherche généalogique que j'aime mener.

Immigrants européens arrivant au port de Buenos Aires - educ.ar.portal
Sources :
Association pour la Mémoire de l'Émigration (AME), base de données et chiffres & statistiques, asso-memoire-emigration.org
Institut Culturel Basque (EKE), « L'Argentine des Basques », eke.eus
Emigration64, « Émigration béarnaise en Amérique », emigration64.org
TAUZIN-CASTELLANOS, Isabelle, CUBURU-ITHOROTZ, Beñat, L'émigration basque et béarnaise en Amérique : histoires familiales en construction, Éditions Cairn, 2023
DOUGLAS, William A., BILBAO, Jon, Amerikanuak : Basques in the new world, University of Nevada Press, 2005